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L. est ma première fille, alors tout juste âgée de 2 ans (23 mois exactement). J'ai cherché pendant toute ma grossesse une SF acceptant de m'accompagner pour un AAD, en vain. J'ai donc choisi, par dépit, d'aller accoucher à Pithiviers, maternité reconnue pour être physiologique et à 30-45 minutes de chez moi. Il faut savoir qu'une partie de ma famille a essayé de m'en dissuader et n'a pas arrêté de me répéter "tu vas accoucher dans ta voiture", "c'est trop dangereux", "égoïste"...

Nous sommes passés à la TV (La maison des maternelles) pour raconter cette naissance, c'est par ici !

Samedi 28 Mars 2015, il est 10h quand on se lève, j'ai encore passé une très mauvaise nuit, pause pipi toutes les heures, douleurs dans toutes les positions... je suis à 38 semaines d'aménorrhées, stade que je n'ai pas atteint lors de ma première grossesse ; j'en ai marre, j'aimerais en finir, découvrir enfin ce bébé, et retrouver mon corps ainsi que mon énergie...

Ce serait bien qu'elle arrive cette semaine, ensuite ma mère qui gardera L. est moins dispo, et ça tomberait pile poil avec les vacances de Nico !
Je parle de déclenchement naturel avec lui, je lui dis que dans la journée on va passer au magasin bio afin que j'achète des tisanes de feuilles de framboisier, il paraît que ça peut aider... Il ne s'agit pas de forcer les choses, j'aimerais seulement les favoriser, toutes les SF m'ont dit qu'elle naîtrait avant terme (13 avril) que le col est mou, court, la tête appuie dessus bref... mais rien ne se passe hormis ces décharges dans le col qui me mènent la vie dure depuis deux semaines déjà.


Voilà qu'une heure plus tard, alors que je passe l'aspirateur, une drôle de sensation arrive dans le bas ventre... Des contractions ; j'en ai 40 par jour dès que je suis debout, mais elles ne sont jamais douloureuses et donc pas signe de travail qui commence. Ce que je sens là est différent... l'excitation me gagne, et si c'était pour aujourd'hui ? ... mais je ne veux pas me faire de fausses joies, je ne suis même pas sûre que ce soit bien une contraction, dur de se rappeler 2 ans après. J'ai très peur du faux travail, les contractions régulières pendant 2 heures et puis pouf, tout s'arrête...

Mais ce ne sera pas le cas ! Elles s'enchaînent, toutes les 15 minutes environ, cette fois j'en suis sûre, cette sensation, pas encore très douloureuse, qu'on sent monter comme une vague, le ventre qui durcit, puis la vague repart... J'ai bien des contractions, des vraies, de celles qui font bouger les choses.

Pour L., j'ai eu plus de 30 heures de contractions avant la naissance, on se dit donc que parti comme ça, j'accoucherai le dimanche (soit le lendemain) soir ou lundi matin. Les contractions se rapprochent, à 13h elles sont toutes les 7 minutes environ, elles "piquent" légèrement, juste de quoi se faire remarquer.

 

On doit aller faire des courses, les chiens n'ont plus de croquettes et le frigo est vide, si j'accouche ce weekend il faut bien que ma mère puisse nourrir L. (et les chiens accessoirement ;-) !), en plus ça me fera bouger, c'est exactement ce qu'il faut.

En voiture, la douleur monte d'un cran, mais c'est seulement parce que la position est très mauvaise pour souffler, gérer la douleur ; dès que je suis debout, ça va beaucoup mieux. Malgré tout, dans le magasin, je dois désormais ralentir voire m'arrêter de marcher le temps que la contraction passe.

L. est insupportable, évidemment, elle doit sentir quelque chose. On ne lui a pas encore parlé de la naissance imminente, au cas où les contractions s'arrêteraient... Et puis de toute façon, j'ai le temps, à cette allure, je pense partir à la maternité le soir, après avoir couché L. (ma fille a beaucoup de difficultés à s'endormir, j'angoisse à l'idée de la laisser...) à 20h.

À 15h, nous avons fini les premières courses. Il ne reste plus que le drive à 17h30. Nico nous dépose, L. et moi, chez ma grand-mère (je vais chez elle tous les samedis). Il rentre pour ranger les surgelés et se reposer en prévision du marathon qui nous attend. Il viendra nous chercher en même temps que les courses à 17h30.

Ma grand-mère note chaque contraction. On s'aperçoit qu'elles sont désormais espacées de 5 à 3 minutes, plus souvent 3 que 5 d'ailleurs... Ma grand-mère me fait les gros yeux, insinuant qu'il est temps de partir à la maternité. Je la rassure en lui disant que si j'étais "proche de la fin", je ne pourrais plus sourire, rigoler, discuter, m'occuper de ma fille... Elle n'est pas convaincue mais me fait confiance.

À 16h, la douleur monte encore d'un cran. Maintenant, je cherche des positions pour me soulager, je souffle un maximum, j'arrête de parler à chaque contraction et me concentre pour gérer au mieux... En soi, ce n'est pas la contraction elle-même qui devient très douloureuse, mais plutôt le fait qu'elles s'enchaînent trop rapidement et ne me laissent que peu de répit. Ça commence à me fatiguer et je dis à ma grand-mère sur le ton de l'humour qu'à ce rythme, c'est clair, je prendrai la péridurale (je souhaitais un accouchement naturel, d'où le choix d'aller à Pithiviers). Je rigole, mais au fond, je commence sérieusement à douter de mon choix. Je ne suis qu'au tout début du travail et je commence déjà à avoir du mal à gérer. Comment pourrais-je gérer la suite ?

17h : Je mange un morceau de brioche avec de la pâte à tartiner. Ce sera difficile car les contractions sont désormais toutes les 3 minutes, parfois encore moins d'écart j'ai l'impression, ou alors je mets plus de temps pour m'en remettre, mais cela me fait du bien : je n'ai pas mangé ce midi et je commençais à avoir la nausée... J'ai vraiment hâte que Nico revienne, j'aimerais aller prendre un bain chez moi pour me soulager. Même entre les contractions, je n'arrive plus à parler, je commence à perdre pied.

Je mets tous mes espoirs sur ce bain, je suis persuadée qu'une fois chez moi, j'arriverai de nouveau à gérer. Je ne m'imagine pas partir à la maternité, pour moi, il est clair que le travail commence seulement. Je voulais tenir le plus longtemps possible!

17h40 : Nico revient avec les courses dans le coffre. Il voit à mon visage que ça ne va pas aussi bien que quand il m'a laissée. Effectivement, j'ai l'impression que chaque contraction est deux fois plus douloureuse que la précédente. Je n'ai pas le temps de m'en remettre, j'en ai marre, je veux que ça s'arrête... Le trajet en voiture ne dure que 10 minutes. Je me mets à l'arrière avec ma fille, dos à la route, en m'accrochant au cale-tête. Je serre les dents de douleur à chaque contraction. Nico me dit qu'on n'attendra pas ce soir, qu'il faut aller à la maternité (30 à 45 minutes de route) dès qu'on arrive... D'accord, je lui dis d’appeler ma mère une fois qu'on sera à la maison. Quand elle arrivera, on partira. En attendant, moi, je file au bain.

Malheureusement, ce bain n'arrêtera pas l'escalade de la douleur. C'est de pire en pire. Je me demande même comment je ferai à la prochaine contraction. Je me rappelle qu'il ne faut pas anticiper, qu'il faut vivre la contraction sans penser à la prochaine, l'accompagner. J'essaie de rester concentrée et je commence à vocaliser. J'ai lu que ça pouvait aider. Je ne suis pas sûre que ça fasse moins mal, mais extérioriser, oui, ça aide ! Ma fille me caresse le bras alors que je gémis de douleur. J'appelle Nico à chaque contraction (donc toutes les 2 minutes, alors qu'il est en train de ranger les courses) pour qu'il me masse le bas du dos. Ça me fait un bien fou... Soudain, ça ne me fait plus rien. Alors que son massage, sa pression, calmait instantanément la douleur, ça ne me fait plus aucun effet, rien... La douleur me submerge. Il faut que je sorte du bain. J'ai l'impression d'avoir la vessie pleine, il faut que j'aille aux toilettes.

La sortie fut périlleuse... On ne chronométrait plus les contractions depuis un bon moment, mais là, je pense sérieusement n'avoir que 30 secondes de répit entre chaque. Le fait de sortir de l'eau chaude fait monter la douleur d'un cran de plus, alors que je ne supportais déjà plus celle-ci... Nico m'aide à aller jusqu'aux toilettes, où je finis par vomir (en faisant pipi par terre du coup...). À ce stade, je ne peux plus décrire la douleur avec des mots, c'est trop. C'est tout ce que je peux dire, "trop" dur à gérer, trop mal, trop, je veux que ça s'arrête.

Ma fille est toujours à côté de moi, alors que j'ai la tête dans la cuvette, elle pleure, je sens qu'elle a peur. J'ai le cœur brisé de la voir si perdue, mais je suis incapable de m'occuper d'elle. Je pose ma main sur elle et balbutie un "maman va bien, ne t'inquiète pas", c'est tout ce que j'arrive à faire.

C'est à ce moment-là que ma mère arrive. Je suis à moitié nue dans les toilettes, l'urine au sol, ma fille qui pleure, Nico qui essaie de me soutenir... Elle prend de suite en charge la petite, l'emmène dans le salon, ferme la porte, lui montre tout ce qu'elle a amené de "génial" pour ce weekend et lui met des dessins animés pour focaliser son attention. J'entends ce qu'elle lui dit, mais je ne peux pas interagir. J'ai l'impression d'être spectatrice de leur monde, de n'être que "douleur".

Nico me presse, il faut partir, il faut que je m'habille, mais je ne peux pas, est-ce qu'il comprend ? J'en suis incapable, je ne suis plus capable de rien. Je lui dis que je n'y arriverai jamais, qu'on m'achève, je ne sais pas, qu'on fasse quelque chose pour que ça s'arrête !!!

Je lui dis que je veux la péridurale, maintenant tout de suite, que je suis nulle de la vouloir après l'avoir bassiné toute la grossesse sur les accouchements naturels... Il me répond que pour avoir la péridurale, il faut qu'on aille à la maternité, et qu'il n'y a aucune honte à la prendre. Je vais chercher mes habits en bas. (Il faut savoir que tout me prend une éternité, puisque toutes les 30 secondes je suis stoppée net...) Au passage, je mets le linge mouillé dans le sèche-linge (maniaque jusqu'à la fin...) en fait, c'est simplement pour ne pas qu'il pourrisse dans la machine à laver... C'était plus envisageable pour moi de faire ce simple geste plutôt que de remonter et prévenir ma mère qu'il fallait mettre le linge à sécher...

J'ai une idée bien précise de ce que je veux porter. Nico m'avait ressorti mon jean que j'avais avant le bain, mais je voulais quelque chose de confortable, de très souple. Je remonte, il m'aide à m'habiller.

Dans le couloir, ma mère m'interpelle : "Mais tu n'avais pas aussi mal pour L. ?" Je ne me souviens plus vraiment de ce que je lui réponds, mais je me sens nulle... Le travail vient de commencer, et j'ai déjà perdu pied, elle qui a accouché 5 fois sans péridurales, je me sens nulle face à elle.

J'attends d'avoir 30 secondes de répit pour dire au revoir à ma fille. Elle me regardera à peine, mais pleurera dès que je quitterai la pièce avec son père... Encore une fois, j'ai leur cœur brisé, mais la douleur me rappelle très vite à l'ordre. Nico prend tous les sacs et moi, je vais m'installer dans la voiture, toujours de la même façon, dos à la route, à genoux sur le siège arrière et je m'accroche au cale-tête. Il paraît que la position "penchée en avant" aide à faire avancer le bébé... J'ai une serviette éponge en dessous de moi, au cas où...

Nous sommes seuls, Nico et moi. Je sais que j'ai au minimum 30 minutes avant d'arriver. Alors que je n'arrivais plus à gérer aucune contraction, j'arrive finalement à me concentrer, à rentrer dans ma bulle. Ma fille est en sécurité, physiquement et affectivement, Nico est avec moi, on va à la maternité... Je me concentre sur tout ce que j'ai lu, vu, entendu... Je souffle doucement, je vocalise. Ma voix part naturellement dans les aigus, alors je me force à revenir au grave. J'ai l'impression que ça me soulage, ça m'aide à me concentrer en tout cas.

Je me dis : "Maintenant c'est toi et moi, mon bébé. Je n'ai plus qu'une chose à faire : vivre la contraction, l'accompagner, la surpasser telle une vague. Chaque contraction est une victoire. Je ne pense surtout pas aux suivantes, je visualise mon bébé qui avance..."

Je n'ai plus la notion du temps. La poche des eaux se rompt. J'ai l'impression qu'on vient de partir, mais après en avoir parlé avec Nico, on était partis depuis environ 15 minutes.

Je sors de ma bulle et panique. Si la poche se rompt, c'est qu'on n'est pas si loin de la naissance. Comment va-t-on faire dans ce cas ? Je gémis à Nico, comme si je pleurais, mais sans qu'aucune larme ne coule, que j'ai perdu les eaux. Il me répond qu'il a entendu (énorme craquement !), que tout va bien se passer, qu'on y est dans 5 min (archi faux, mais il voulait éviter la panique).

J'essaie de toucher mon col pour voir où ça en est... Je serais une très mauvaise sage-femme, car à ce moment, je ne sens rien, j'ai l'impression que mon col n'a pas bougé par rapport à la dernière fois que j'ai essayé de m'examiner moi-même. Je sens vaguement quelque chose de dur, mais assez loin...

Déjà à la maison, à la sortie du bain, j'ai eu cette sensation, envie d'aller "à la selle". Ça pousse clairement dans les fesses, après la perte des eaux, cette sensation se fait encore plus forte. Je panique encore, je l'ai lu, cette sensation, ça veut dire que la fin est proche...

Mais ça ne peut pas être proche, ça vient de commencer, on est dans la voiture... Les contractions m'emportent, pas le choix il faut absolument que je me concentre pour arriver à gérer. C'est reparti pour les vocalises qui deviennent hurlements, le souffle qui n'est plus lent comme il devrait l'être.. et cette poussée, je ne peux rien y faire, mon corps entier pousse au niveau de l'anus, c'est horrible comme sensation, j'ai l'impression que je vais imploser.

Le liquide amniotique coule un peu plus à chaque poussée, alors que je suis déjà trempée... Je réessaie de m'examiner, je ne comprends pas ce qui pousse comme ça, et là, il n'y a plus de doutes, c'est la tête que je sens.

Je crie à Nico qu'il faut s'arrêter, que je sens la tête, que ça pousse. Il me répond que c'est impossible, on est sur l'autoroute, on arrive bientôt... Il m'aura encouragée pendant tout le trajet, étant un maximum présent, gérant la route... Lui aussi a dû rester concentré malgré mes hurlements, ma peur, la sienne...

À ce moment-là, je le sais, je vais accoucher dans la voiture, et s'il ne peut pas s'arrêter, il va falloir que je me débrouille seule. Je suis désormais accroupie à l'arrière de la voiture, les bras sur le siège arrière, le dos contre le siège avant, la pression me soulage. Cette sensation de poussée est si intense que je ne sens presque plus les contractions, et entre chaque, c'est comme si rien ne se passait. D'un coup, mon corps se relâche entièrement jusqu'à la prochaine vague... Ça me fait un bien fou et ça me permet de me concentrer pour la prochaine. Il faut que j'accompagne mon corps, il veut pousser : ok, je ne lutterai pas, je ne dirai pas que j'ai poussé, je me suis plutôt laissée emporter par cette poussée, en l'accompagnant avec mon souffle, mes cris... J'essaie de rester le plus calme possible.

Je ne pense plus à la douleur, du moins elle ne m'accapare plus. Mon seul objectif est de faire naître mon bébé, je reste fixée là-dessus. Soudain, une pression énorme au niveau du périnée. Je touche : la tête est en train de sortir...

Je crie à Nico : "Il faut que tu t'arrêtes !" Il me répond que non, ce n'est pas possible, on est sur l'autoroute, c'est trop dangereux.

Je me dis alors que je vais devoir gérer du mieux que je peux. Je suis accroupie à l'arrière, au sol, derrière le siège avant. Je ne peux pas accoucher comme ça, je suis trop proche du sol, je n'ai pas de place... En réalité, je ne réfléchis pas à tout ça. Je laisse mon corps me guider. C'est avec le recul que je pense avoir suivi cette réflexion. Je me relève tant bien que mal. La moitié de la tête est sortie. Je m'assois sur le siège arrière, face à la route, les jambes écartées, de façon à ce que Nico puisse m'aider si besoin, puisse intervenir.

 

Nico se retourne au moment où je change de position, il voit donc mon dos, et une moitié de tête entre les jambes... il crie : "Putain, la tête sort !!! Mais qu'est-ce que tu fais ??" On en rigole aujourd'hui, cette question ô combien idiote. Lui ne s'attendait pas du tout à voir cette tête en se retournant pour être sûr que je tenais toujours le coup...

Je lui dis seulement "aide-moi", la peur est présente désormais, bien présente... Je sais que c'est maintenant qu'il y a un gros risque pour le bébé. Et si je n'arrivais pas à pousser ? Si elle ne sortait jamais... Si elle avait un problème ? Nous sommes seuls dans cette voiture, l'autoroute est déserte, évidemment ! Nico s'arrête de suite sur la borne d'arrêt d'urgence. Je m'attends à ce qu'il descende de la voiture pour ouvrir la portière et avoir une meilleure visibilité, mais il restera à l'avant (et tant mieux : descendre de la voiture sur l'autoroute : hyper dangereux, ouvrir en grand la portière alors que je suis en train d'accoucher : risqué pour la température de bébé). Il est à genoux à l'avant, un genou sur son siège, le deuxième sur le siège passager. Il me dit de pousser, je ne l'écoute même pas, je sais exactement ce que je dois faire, quand le faire, c'est mon corps qui décide... À la prochaine poussée, la tête sortira en me déchirant légèrement au passage, ce qui m'arrachera un cri très aigu à l'opposé des cris que je faisais jusqu'alors. Il fera pivoter le bébé, me redis de pousser, j'attends la prochaine... et elle sort, accueillie par les mains de son père.

Soulagement, physique d'abord : c'est terminé ! Et psychologique : on a réussi !

Mais le soulagement fut de très courte durée. Nico me donne tout de suite notre fille, et je m'aperçois immédiatement qu'en plus d'être bleue, sans vie, elle n'a pas un mais deux tours de cordon autour du cou...

Pour moi, c'est fini. J'ai tellement répété à ma famille : "Si jamais j'accouche dans la voiture, c'est que tout va bien !" que ça se retourne contre moi. Non, tout ne va pas bien. Ma fille est morte. Elle est morte à cause de moi, à cause du fait que j'ai choisi d'accoucher dans un hôpital trop éloigné, que j'ai tardé à partir. Ma fille est morte, et ma première pensée est : "Comment vais-je l'annoncer ?????"

 

Je crie à mon homme de faire "la manip" qu'on avait vue dans une vidéo la veille au cas où ça arrive. Il suffit de tourner le bébé, comme on ferait tourner le cordon pour l'enlever, sauf que c'est le bébé qu'on bouge. Mais Nico avait déjà l'opinel à la main, il coupe le cordon et déroule le tout. Nous n'avons pas clamper, ni lui ni moi n'y avons pensé.

(Note : Ne jamais couper le cordon sans l'avoir clamper [risques d'infection]. En cas de cordon autour du cou, il faut tourner le bébé afin de dérouler le cordon. Dans notre cas, une sage-femme nous a expliqué que le cordon s'était heureusement naturellement clampé en s'enroulant deux fois autour du cou de notre fille. Il s'avère d'ailleurs que les tours de cordon sont vraiment très courants.)

Dès qu'il a coupé le cordon, elle s'est mise à pleurer, le son de sa voix un peu étouffé dans les glaires. Cela me fait peur. Je la prends sur moi, je baisse mon tee-shirt pour qu'elle soit sur ma peau, et je demande à Nico de me donner n'importe quoi pour la couvrir. Il me donne nos deux manteaux. Je mets le plus doux sur sa peau et l'autre au-dessus. Nico allume le chauffage à fond. Il reprend le volant, fonce de nouveau vers la maternité. Il nous reste environ 10 minutes de route.

Enfin, je me sens presque bien. Ma fille est contre moi, elle respire, elle a le corps bien rosé mais la peau de son visage est encore bleutée, toujours cette respiration glaireuse qui m'inquiète. Nico me rassure : "Tout va bien, on arrive, elle va bien, ne t'inquiète pas, elle respire !"

Il me dit, un sanglot dans la voix : "Est-ce que tu te rends compte de ce qu'on vient de faire ?? ON L'A FAIT." Cela me fait réagir et me ramène sur terre. Oui, on vient de donner naissance à notre fille, tous les deux. Ça y est, je ressens du bonheur, enfin...

Je lui frotte doucement le dos pour l'aider, j'essaie même de la mettre au sein, en vain. Elle a les yeux ouverts, elle est très calme... Mais moi, je ne veux pas qu'elle soit si calme, du moins pas avant qu'on me dise que tout va bien. Alors je la "secoue" un peu, la "réveille"...

Arrivés à la maternité de Pithiviers, Nico sort de la voiture pour chercher les sages-femmes en criant : "Ma femme vient d'accoucher; venez vite !!" Il a les bras pleins de sang...

Les sages-femmes, aides-soignantes et puéricultrices arrivent avec un brancard. Elles ouvrent la portière. Je sens le froid entrer brutalement. L'auxiliaire puéricultrice crie aux autres : "Ça y est, elle a déjà accouché !" Elles pensaient que j'allais accoucher incessamment sous peu !

Elles viennent prendre ma fille, enroulée dans des serviettes et couvertures de survie. Au moment où elles me la retirent, ma fille hurle. Ce cri me brise. Mon corps me crie de leur arracher des bras... Mais ma tête voulait s'assurer de sa bonne santé, et je l'ai laissée partir.

Les sages-femmes veulent que je sorte, mais j'ai le pantalon trempé de sang et d'autres liquides, baissé jusqu'aux chevilles. J'ai le cordon qui pend entre mes jambes et mon tee-shirt trempé de sang, à moitié arraché. Je tiens encore à ma dignité, donc je remonte le pantalon du mieux que je peux pendant qu'on me cache. C'est très désagréable de remettre ce pantalon trempé, sale (il faut le dire !!) et si froid ! On me met dans un fauteuil roulant et on me monte en salle d'accouchement...

Les contractions ont déjà repris, c'est l'heure de la délivrance ! Le protocole exigeait qu'on me mette une perfusion de syntocinon, mais les contractions faisaient déjà parfaitement leur travail, je ne voulais pas augmenter leur intensité. La sage-femme a accepté de laisser faire.

Une fois le placenta sorti, la sage-femme a passé plusieurs fois une compresse à l'entrée de mon vagin pour vérifier que les saignements s'estompaient. Quelle sensation horrible, avec ma déchirure (légère, qui n'a nécessité aucun point de suture), cela faisait un mal de chien. Nico est resté auprès de moi et m'a dit : "Avec ce que tu viens de faire, courage !" Mais justement, avec toute cette douleur endurée, je veux juste qu'on me laisse, chaque autre douleur, même minime, me paraît insurmontable...

On me donnera du gaz hilarant quelques secondes. On m'amènera ma fille environ 20 minutes après ; cette séparation, je la maudis. Lorsqu'on souhaite un accouchement naturel à la maison, c'est aussi pour garder son bébé près de soi, en contact permanent, les premières secondes, les premières minutes de vie, les bébés ne devraient jamais les passer loin de leur mère. Je n'en veux pas à l'équipe médicale qui devait s'assurer que tout allait bien... Et en même temps, je continue à me demander pourquoi ils l'ont gardée si longtemps au moment où elle avait le plus besoin de moi, et moi d'elle.

Sa première tétée sera gâchée par un vaccin antitétanique qu'elle recevra dans le ventre, à cause de l'opinel. Cela ne la gênera pas, elle ne s'arrêtera même pas de téter. C'est moi qui suis gênée ; je veux crier qu'on nous laisse tranquilles pour ce moment si spécial.

Toute la nuit suivante, j'ai beaucoup souffert des tranchées et j'ai eu beaucoup de mal à oublier ces douleurs qui m'ont marquée. À l'heure où j'écris ce récit, je me souviens seulement d'avoir eu l'impression de mourir, d'être ailleurs, mais je ne saurais plus vous dire à quel point ça m'a fait mal !

Quelques heures après l'accouchement, j'ai dit à mon homme : "Tu sais, je ne sais plus trop si on accouchera à la maison pour le 3ème, ça fait trop mal..." Aujourd'hui, il m'est de nouveau inconcevable d'accoucher ailleurs qu'à la maison. Et pour mon homme, il est inconcevable qu'il ne soit pas de nouveau au premier rang pour la naissance de notre prochain enfant...

Les sages-femmes m'ont demandé tour à tour : "Mais pourquoi n'êtes-vous pas restée accoucher à la maison ?" J'ai ri jaune ;)

 

Pour moi, la clé a été de débrancher le cerveau, de laisser aller mon corps, de redevenir "animale". Ce fut une énorme révélation, et je ne me suis jamais sentie aussi forte et sûre de moi que depuis cette découverte... "Je suis capable".


 

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